Sur le terrain, nous parlons beaucoup des émotions et surtout de celles qui débordent. La peur, la tristesse et particulièrement la colère… Les accompagner avec une posture professionnelle ajustée et des outils pédagogiques est essentiel.
Toutefois, une émotion me semble devenir invisible car elle semble aller de soi : la joie. Comme si elle n’avait pas besoin d’attention, comme si elle était ‘’acquise, normale’’.
La joie est une émotion précieuse. Elle porte une énergie d’ouverture, de mouvement et de lien. Elle mobilise le corps autant que l’attention : elle engage, elle met en mouvement, elle donne envie d’aller vers, d’essayer, de partager.
Sur le plan des apprentissages, elle joue un rôle essentiel : elle favorise la disponibilité cognitive, la curiosité et l’engagement dans l’expérience. Elle soutient également la mémorisation car les expériences associées à une émotion positive sont plus facilement encodées dans le cerveau.
Elle facilite la rencontre avec l’autre, en rendant la relation plus fluide, plus spontanée, voire plus simple.
Pour l’adulte, elle nourrit aussi notre élan professionnel en nous rappelant pourquoi nous faisons ce métier. Elle soutient notre énergie et notre présence au quotidien.
Un éclairage côté cerveau
Notre cerveau a naturellement tendance à repérer en priorité ce qui ne va pas.
C’est un phénomène bien documenté, appelé biais de négativité. Ce biais n’est pas une erreur du système. Il a une fonction essentielle : assurer notre sécurité en nous rendant plus attentifs aux signaux de danger, de déséquilibre ou de menace potentielle.
Sur le terrain, cette organisation de l’attention peut être très utile. Elle permet de réagir rapidement, d’anticiper certaines situations et de s’adapter.
Elle a aussi un effet secondaire important : elle peut nous amener à surinvestir les difficultés, les tensions, les comportements qui débordent, au détriment des micro-signaux plus stables ou plus positifs.
La bonne nouvelle, c’est que ce fonctionnement n’est pas figé. Notre attention est malléable tout au long de la vie : c’est ce que l’on appelle la neuroplasticité. Cela signifie que les circuits neuronaux se renforcent en fonction de ce que nous sollicitons régulièrement. Autrement dit, ce que nous entraînons à percevoir devient plus accessible, plus rapide à repérer… et plus présent dans notre lecture du réel.
Plus nous exerçons notre regard à repérer aussi les moments de joie, de lien ou de fluidité, plus ils prennent de place dans notre perception du terrain.
Remettre la joie dans notre champ d’attention
Comprendre ce fonctionnement du cerveau est une première étape.
Sur le terrain, la question devient rapidement très concrète : qu’est-ce que je choisis de voir, d’orienter et de renforcer dans ma journée ?
Car si notre cerveau a tendance à repérer spontanément ce qui ne va pas, il filtre aussi en permanence la réalité. Il sélectionne ce qui lui semble prioritaire pour assurer notre sécurité, notre efficacité, notre adaptation.
C’est précisément pour cela que les difficultés, les tensions ou les débordements prennent souvent plus de place dans notre perception que les moments plus stables ou plus harmonieux.
Remettre la joie dans notre champ d’attention ne consiste donc pas à “positiver” ou à ignorer ce qui est complexe. Il s’agit plutôt d’un ajustement fin du regard professionnel : apprendre à élargir ce que nous percevons, pour ne pas réduire la réalité du terrain uniquement à ce qui dysfonctionne.
C’est un entraînement attentionnel, discret mais puissant, qui s’inscrit dans le quotidien :
repérer aussi ce qui fonctionne, ce qui relie, ce qui soutient, même brièvement.
Car ce que nous regardons régulièrement influence aussi ce que nous sommes capables de soutenir, de réguler et d’accompagner. Cela se ressent directement dans notre qualité de présence auprès des enfants qui est plus disponible, plus ajustée et souvent plus contenante.
Autrement dit, remettre de la joie dans notre champ d’attention, c’est accepter de ne pas laisser notre attention être guidée uniquement par l’urgence ou la difficulté, mais aussi par les micro-signaux de lien et de vitalité présents dans les situations.
Le repérage des 3 merveillosités
Je vous propose une exploration simple. En fin de journée, prenez quelques minutes pour vous poser ces questions :
- Quels ont été mes 3 vrais moments de joie aujourd’hui ?
- Quels ont été 3 moments de joie chez les enfants ?
Ce ne sont pas de grands moments mais des petites choses qui font du bien.
Certains jours, vous n’en trouverez peut-être qu’un, voire aucun. C’est ok parce que le but n’est pas de ‘’réussir’’ mais de réentrainer notre attention à repérer ce qui soutient, relie et fait du bien.
Et peut-être aussi se poser cette question : qu’est-ce qui me met en joie, dans ma journée ? Une question simple… mais qui ouvre souvent des réponses précieuses.
Une nuance importante
Comme toute émotion, la joie a ses nuances et ses intensités.
Lorsqu’elle est bien régulée, elle soutient l’engagement, la relation et l’exploration. Mais lorsqu’elle déborde, elle peut basculer vers de l’excitation, parfois intense, qui devient plus difficile à contenir ou à organiser pour l’enfant… et parfois aussi pour l’adulte qui l’accompagne.
Dans ces moments-là, ce n’est pas la joie en elle-même qui pose question, mais son intensité et les capacités de régulation disponibles à ce moment précis. Apprendre à repérer ces bascules, c’est affiner notre lecture du terrain : distinguer ce qui relève d’un état émotionnel porteur de lien, de ce qui nécessite un ajustement de cadre ou de régulation.
C’est aussi ajuster notre posture professionnelle avec plus de finesse, en restant au plus près de ce que vit l’enfant, plutôt que de réagir uniquement à ce qui se voit.
Pour aller plus loin
C’est exactement ce que nous explorerons au mois de juin, je vous propose 2 rendez-vous :
- La boîte à outils : accompagner les émotions : sécurité, limites et co-régulation des 25 et 26 juin.
- Qualité de présence : repères et pratique le 9 juin.
Inscription 👉🏻https://valerielassueur.ch/inscription/
