À force de gérer, est-ce qu’on oublie parfois d’accompagner ?

Des journées bien remplies, des adultes très sollicités

Il est 9 h 30. Un enfant pleure parce qu’il ne retrouve pas son doudou. Un autre demande de l’aide pour terminer son puzzle. Deux enfants se disputent un camion. Une collègue pose une question. Il faut bientôt préparer la sortie.

L’adulte répond, intervient, rassure, cherche, organise, arbitre. Elle fait beaucoup. Mais dans cette succession d’actions, a-t-elle vraiment eu le temps de regarder l’enfant qui pleurait ? D’observer ce qui se jouait dans le conflit ? De remarquer que l’enfant qui demandait de l’aide était peut-être capable de poursuivre seul ?

On peut être très occupée dans une journée sans être réellement disponible dans la relation.

Le piège du mode pompier

Lorsque les sollicitations s’enchaînent, nous pouvons basculer dans un fonctionnement que j’appelle le mode pompier. Nous réagissons, nous éteignons les petits incendies et passons d’une situation à l’autre, avec le sentiment qu’il faut agir vite, tout de suite, maintenant.

Nous sommes en vigilance permanente, à l’affût de la prochaine difficulté. Notre attention passe d’une situation à l’autre et nous avons peu de répit pour observer, prendre du recul et ajuster notre accompagnement. Mais accompagner un enfant, est-ce vraiment la même chose que faire en sorte que tout se passe bien ?

À force de vouloir que tout roule, que chacun retrouve rapidement son calme et que la journée avance comme prévu, nous risquons de privilégier le fonctionnement du groupe au détriment de ce que vivent réellement les enfants.

Être présente ne signifie pas seulement être là pour réagir. C’est aussi pouvoir prendre suffisamment de recul pour choisir comment intervenir.

Quand l’urgence vient aussi de nous

Toutes les situations qui nous sollicitent ne nécessitent pas une intervention immédiate. Pourtant, nous pouvons parfois ressentir le besoin d’agir vite, même lorsque rien ne l’impose réellement.

Un enfant qui met du temps à enfiler ses chaussures peut nous mettre sous pression parce que nous avons un horaire à respecter. Deux enfants qui se disputent peuvent nous agacer parce que nous avons besoin que le groupe retrouve son calme. Un enfant qui pleure peut nous déstabiliser parce que nous ne savons pas immédiatement comment l’apaiser.

Dans ces moments-là, notre réaction répond-elle réellement au besoin de l’enfant ou cherche-t-elle aussi à faire disparaître notre propre inconfort ?

Parfois, nous intervenons parce que nous avons du mal à supporter les pleurs, le conflit ou le désordre. Nous cherchons alors à faire disparaître ce qui nous dérange, sans toujours prendre le temps de comprendre ce dont l’enfant a besoin. La qualité de présence nous invite justement à prendre conscience de ce qui se joue en nous pour mieux ajuster notre réponse.

Être suffisamment disponible pour voir l’enfant derrière la situation.

Derrière un enfant qui traîne, y a-t-il de la fatigue, un besoin d’autonomie ou simplement le plaisir de faire seul ? Derrière une dispute, y a-t-il un conflit à résoudre ou deux enfants qui sont encore en train d’apprendre à négocier ? Derrière des pleurs, y a-t-il un besoin de réconfort, de compréhension ou simplement une émotion qui a besoin d’être accueillie ?

Lorsque notre attention est entièrement mobilisée par ce qu’il reste à faire, nous pouvons passer à côté d’un regard, d’une hésitation, d’une tentative ou d’un besoin qui ne s’exprime pas clairement.

Nos contraintes, notre fatigue, nos émotions et les responsabilités qui nous incombent font partie de notre réalité professionnelle. La qualité de présence nous invite à reconnaître ce qui se passe en nous, pour ne pas laisser systématiquement notre propre urgence dicter notre réponse à l’enfant.

Mais cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les épaules des professionnelles. Si nous voulons faire de la qualité de présence une véritable priorité éducative, nous devons aussi regarder nos fonctionnements collectifs.

  • Est-ce que notre organisation permet réellement aux adultes d’être disponibles pour les enfants, ou les maintient-elle dans une succession de tâches et d’urgences à traiter ?
  • Qu’est-ce qui, dans notre organisation, facilite la présence auprès des enfants ? Et qu’est-ce qui la rend plus difficile ?

Une équipe qui passe ses journées à courir après le temps aura bien du mal à offrir aux enfants des adultes suffisamment disponibles pour prendre le leur.

Faire une pause avant d’intervenir

Alors, comment retrouver un peu d’espace entre ce qui se passe et notre réaction ?

Il ne s’agit pas de ralentir toute la journée ni de transformer chaque situation en analyse approfondie. Il s’agit de développer un petit réflexe professionnel : observer avant de décider.

Lorsque nous sentons monter l’envie d’intervenir immédiatement, nous pouvons essayer de nous poser trois questions :

  • Que se passe-t-il réellement ? Prendre le temps d’observer l’enfant et la situation avant de leur attribuer une intention ou un besoin.
  • Est-ce que cela nécessite mon intervention maintenant ? Distinguer ce qui relève de la sécurité, d’un besoin immédiat ou d’une situation qui peut encore évoluer.
  • De quelle aide l’enfant a-t-il besoin ? Dois-je intervenir, le soutenir, lui proposer un repère ou simplement lui laisser le temps d’essayer ?

Ces questions nous invitent à regarder autrement la situation et à ajuster notre intervention plutôt que de réagir automatiquement.

La qualité de présence ne consiste pas à être constamment disponible, calme et parfaitement ajustée. Elle se construit aussi dans notre capacité à remarquer lorsque nous ne le sommes plus, à comprendre ce qui nous accapare et à retrouver, lorsque c’est possible, une attention plus juste à l’enfant.

Prendre quelques secondes avant d’agir, ce n’est pas perdre du temps. C’est parfois se donner la possibilité de rencontrer réellement l’enfant, plutôt que de simplement gérer la situation.

Une idée à emporter…

Les enfants n’ont pas seulement besoin d’adultes qui font fonctionner leur journée. Ils ont besoin d’adultes qui prennent le temps de vivre cette journée avec eux.

Et si, cette semaine, nous observions les moments où nous cherchons absolument à tout gérer ? Pour repérer ces instants où notre attention quitte l’enfant pour se concentrer sur tout ce qu’il reste à faire.

Parce qu’accompagner, ce n’est pas seulement faire en sorte que tout fonctionne. C’est rester suffisamment disponible pour comprendre ce qui se joue, ici et maintenant, pour chaque enfant.